Phonographie 3 – Les Dominicaines Moniales et Laurence

Audios

Dramaturgie sonore

Publié le: 14 août 2017

Textes

Textes de Laurence:

Après-midi du 13 août

Des femmes ont perdu un lieu. Elles en ont investi un autre. Plus que par le temps, si la vie des moniales était rythmée par un lieu, des espaces?

Est ce qu’on crée des espaces pour y faire des activités ou bien on fait des actiivités pour créer des espaces?

L’odeur n’est pas la même du côté de chez les moniales que du côté de la communauté apostolique

je trouve une certaine fierté des leur voix lorsqu’elle nomme ce qui les rattache au monde. Comme si le fait de ne pas être enfermée était un motif de consolation. Elles ne sont pas enfermées mais contenus dans quelque chose.

 

16 août :

Il y a quelque chose de beau, de rare et d’inquiétant dans le fait d’être tellement tourné sur soi. De se concentrer sur son monde intérieur (et en plus de le confondre avec le divin). De pousser l’introspection au bout mais pas dans le but de rénover le rapport à l’autre mais bien comme une fin en soi. Vivre une tautologie constante, sans trop d’histoire. Nourrir notre âme avec ce qui nourrit l’âme. Se retourner au complet, virer sa peau de bord. Rendre le revers réversible. Beau, parce que c’est une entreprise un peu folle et vaine. Parce que c’est un combat perdu d’avance. Inquiétant, parce que le monde a besoin d’empathie, on ne peut pas se mettre à la place de l’affamé quand on passe notre temps à générer ce qui nous nourrit… Inquiétant aussi parce que notre rapport au monde se mêle les pinceaux nos échelles d’importances   deviennent des serpents glissants, tout se confond : le banal et la douleur, le joyeux et le contentement. Lorsque des fables prennent autant d’importance, le faire devient lui- même une allégorie.

 

-faudrait pas prendre un messie pour une lanterne-

 

17 août:

Je n’arrive pas à savoir pourquoi : je suis bien chez les sœurs, une douceur. Elles sont si loin du monde on ne peut qu’avoir le sentiment de remettre le compteur à zéro quand on arrive parmi elles. Comme si on se délestait. Plus de mode, plus d’apparence, plus de milieu social, plus de compétition, plus de culture à étendre, pas de preuve à faire. Juste de l’accueil. C’est rare. Je n’ai jamais retrouvé ça ailleurs. On pourrait croire le contraire puisqu’il y a des sujets à éviter, des mots et des fous rires à retenir. Mais je ne me sens pas crispée… on fait l’expérience d’être contenue … plutôt que d’être contenant pour une fois. Ce sont des femmes désencombrées. D’accord elle ne sont sûrement pas libres mais leurs grilles sont claires. Elles font avec et j’admire ça. Leurs grilles n’entravent pas leur liberté. (Je ne peux pas ne pas comparer avec ma situation. Mes incapacités physiques n’entravent pas mon autonomie réelle et profonde).

 

22 août (suite à l’écoute de mon entrevue)
J’oublie facilement. Les prises de conscience n’en sont que plus douloureuses. J’essuie le dos de mon canard mais parfois, – faiblesse? Paresse? Usure? – je n’y arrive plus.
Les enregistrements ça me rentre dedans. Sacrement. Pourquoi on me parle encore? Pire : On attend des réponses. C’est moi qui devrait faire voeux de silence.
Je ne veux pas éviter le sujet. Je ne veux pas faire comme si. Je veux faire avec. Je veux faire.
Mais il y a, il va y avoir une ostie de limite…
24 août
On pourrait en profiter pour aller plus loin, pour creuser, réinterpréter, remettre en question, poser des problèmes. Aller un peu en profondeur. Mais non. Rien. Pas d’élévation de l’esprit. Mais pourtant y consacrer sa vie, ne surtout pas s’en détourner, rester concentré. Se faire répéter les mêmes histoires inlassablement sur le même ton, avec la même lumière dans les yeux. D’accord pour les prières, les états de transe et donc les répétitions mais la nourriture spirituelle elle? J`aurais cru que faire le choix de devenir moniale c’était faire le choix d’être du côté de l’esprit et de la profondeur. Et bien non : j’ai retrouvé les mêmes tics, les mêmes mots, les mêmes surfaces que partout ailleurs.
Alors la passion, le feu qui brûle, l’extase qui transporte, les palpitations de la connaissance et de la Vérité, le coeur des chose qui vibre… mais non… rien de ça non plus… Que la tiédeur d’un quotidien obéissant et la sécurité du tricot. Ron ron.

 

Texte d’Andrée-Anne :
13 Août
Je suis la première arrivée j’attends les autres. les soeurs viennent à ma rencontre… Elles parlent beaucoup mais on fait voeux de silence. Elles vont nous expliquer le tout plus tard. elles portent un habit typique de soeur. Une d’entre elle a un bouton sur la lèvre et s’inquiète de son image, à chaque fois que quelqu’un vient pour filmer elle en a un, les autres soeurs l’agacent avec ça! Elles sont reparties à l’intérieur pendant que j’attends volontairement les autres dehors après avoir refusé un verre d’eau pour la quatrième fois, elles acceptent de me laisser seule pour ne pas manquer leur prière.

 

15 août:

Je partage ma chambre avec Laurence, c’est pour faciliter les choses, les déplacements, les soulèvements. Nous sommes devenues colloque chez les soeurs. Pour une première rencontre, ça tisse des liens rapidement. J’ai dit à Laurence que je n’étais pas une bonne infirmière, elle m’a répondu que ce n’était pas grave puisqu’elle n’est pas une bonne malade.

Pendant trois jours, j’apprends à vivre avec Laurence ou même pour Laurence. Elle rythme nos déplacements, nos corps, une partie de nos énergies, nos pensées et petites attentions dirigées vers son bon confort.

Je lui ai demandé son rapport au corps, comment elle le vit ici, depuis l’histoire des moniales. J’ai comparé son corps au monastère, à une soeur cloîtrée qui déciderait éventuellement de faire voeux de silence. Elle me répond simplement qu’elle ce n’est pas un choix. Elle renverse cette métaphore du lieu. Ma perception de l’enfermement change ici, celui du corps, de l’esprit et celui du choix. J’ai parlé de son espérance de vie, tout comme j’ai demandé aux moniales comment elles voyaient arriver la mort de leur communauté sans relève et avec l’âge de chacune. Laurence m’a dit que parfois il était mieux de mourir plus jeune, mais dans un certain niveau de vie.

Productions sonore de la CRC Dramturgie sonore au théâtre
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